ATHLÈTES AFRICAINS QUI FUGUENT : CHARLES MONGUE- MOUYEME (CONSULTANT ) : " C’est un problème de gouvernance du pays "

  • Publié : 29/04/2018 - 18:55 /
  • 133 /
  • 0 Commentaire


Consultant en marketing et communication, analyste des questions de sport, cet observateur averti de la scène sportive au Cameroun fait une lecture du mouvement de fuite des athlètes Camerounais lors des compétitions internationales. Sans ignorer les mauvaises conditions dans lesquelles évoluent ces sportifs, Charles Mongue condamne cet acte, parce que selon lui, cette situation est une tare généralisée.

 

Entretien réalisé par Marie Louise MAMGUE

 Africa Foot United : Comment comprendre le comportement des athlètes camerounais qui fuient pendant les compétitions internationales ?

 Charles Mongue-Mouyem Il n’est pas question de comprendre ce qui est une dérive. Nous ne devons pas bâtir une société dans laquelle on comprend ceux qui s’écartent du droit chemin. On ne peut donc qu’essayer d’expliquer ce phénomène de fugues de nos athlètes lors des compétitions à l’étranger.

La première explication tient à l’insuffisance ou à la fragilité de l’éducation qu’on donne aux enfants aujourd’hui dans notre pays : ils sont envieux, nous appelons ça ambition ; ils développent des complexes d’infériorité vis-à-vis de l’Occident, nous disons qu’ils font bien de rêver grand ; ils cultivent la fourberie, nous traduisons qu’ils sont malins. Le jeune camerounais ne sait pas définir son bonheur, il recherche celui que les autres ont défini pour lui, et tant qu’il n’a donc pas un compte bancaire obèse, une grande et belle maison, une voiture de luxe, et tous les signes extérieurs de richesse du même genre, il n’est pas heureux. La pratique du sport au pays ne pouvant leur garantir ce « bonheur », nos jeunes sportifs vont donc à l’étranger, là où les conditions seraient réunies pour l’obtenir rapidement.

La deuxième explication est que nos jeunes sportifs ont des exemples d’autres sportifs qui avaient eux aussi fugué, et qui, ayant réussi dans leur discipline sportive à l’étranger, sont reçus en héros lorsqu’ils reviennent au pays. Autorités étatiques et traditionnelles, médias, familles, tout le monde les accueille avec les honneurs dus aux valeureux fils du pays, et personne ne leur demande de faire amende honorable pour l’acte répréhensible qu’ils ont  posé en faisant une fugue lors d’une compétition internationale. La fugue apparaît ainsi comme un bon risque, ce d’autant plus que personne n’a jamais été sanctionné au Cameroun pour cela.

La troisième explication se rapporte au mépris qu’essuient les sportifs évoluant dans le terroir de la part de ceux qui sont supposés les encadrer et les aider à évoluer dans leur discipline (pouvoirs publics, dirigeants et techniciens de sport, médias, etc.). Nos sportifs locaux n’ont pas d’infrastructures adéquates à leur disposition, ils ne sont quasiment pas rémunérés, leur encadrement technique est souvent médiocre, leur suivi médical mal assuré, et comme ils n’ont pas d’argent à distribuer, beaucoup de journalistes les ignorent et préfèrent mettre en lumière les dirigeants qui « libèrent le gombo ». Dans ces conditions, un sportif qui sait que son potentiel peut lui permettre de pratiquer sa discipline à un haut niveau international, estime n’avoir qu’une seule porte de salut : s’expatrier. Or l’expatriation légale étant très difficile, il ne reste à ces sportifs que la voix illégale de l’émigration clandestine. Et les compétitions à l’étranger leur en donnent l’occasion.

Enfin, à travers le monde, des réseaux de « chasseurs de muscles » se développent, notamment dans les sports individuels qui favorisent la fuite des sportifs des pays pauvres qui veulent monnayer leur talent. Ces réseaux préfèrent souvent éviter les tracasseries administratives et les frais que nécessite l’expatriation légale des sportifs. Avec assez souvent des complicités locales, nos sportifs empruntent les voies tracées par ces réseaux. Ceux qui réussissent inspirent les autres.

 

Africa Foot United :Qu'est-ce qui, à votre avis, motive ces athlètes à courir autant de risque ?

 Charles Mongue-Mouyem :Pour les sportifs qui ont réellement du talent et un vrai potentiel, leur motivation c’est la perspective, à défaut de devenir des champions de grande notoriété dans leur domaine avec la gloire et la fortune que cela engendre, au moins de vivre décemment de leur sport.

Pour les autres au talent moins sûr, ils comptent sur les multiples possibilités de se former et gagner sa vie décemment qui sont offertes aux jeunes dans ces pays mieux développés, au cas où ils ne réussiraient pas en sport.

Pour tous, sortir de l’environnement camerounais où les horizons semblent bouchés pour les jeunes, et s’autoriser ainsi de nouveaux espoirs d’un mieux vivre, tel est l’élément principal qui motive la décision d’aller « se chercher ailleurs » comme on dit au pays.

En profitant d’une compétition à l’étranger pour fuir « la galère du Camer », nos sportifs savent qu’ils sont quand même mieux lotis que certains de leurs compatriotes qui s’aventurent dans le désert libyen. S’ils ne sont pas happés par des réseaux maffieux qui profiteraient de leur désespoir pour les impliquer dans des malversations qui peuvent les conduire en prison, ces sportifs qui fuguent ne courent que le risque d’être interpellés et rapatriés au Cameroun, ce qui n’est pas particulièrement périlleux.

 

Africa Foot United :Ces athlètes évoquent leur mauvaise condition de travail et traitement  pour justifier leur acte.  Est-ce que  pour vous, c'est une raison suffisante?

Charles Mongue-Mouyem :Non, ce n’est pas une raison suffisante. Il n’y a pas de raison suffisante pour justifier un délit. Mais c’est une explication plausible, puisque l’absence d’infrastructures, d’équipements et de matériels de sport est criante au Cameroun.  Mais, vous savez, si les mauvaises conditions de travail étaient une raison suffisante pour justifier l’émigration clandestine, nos pays se videraient quasiment de leur population active, puisque c’est une tare généralisée chez nous.

 

Africa Foot United :Peut-on aussi remettre en question la politique d’encadrement des sportifs en général au Cameroun ?

Charles Mongue-Mouyem :Comme on dit ici, vous « posez la réponse » ! Pour remettre en question une politique, il faut qu’elle existe d’abord. Dans un pays où il n’y a même pas un sautoir aux normes, comment peut-on croire qu’il y existe une politique d’encadrement des sportifs ? Les sportifs camerounais du terroir qui remportent des titres à l’international réalisent à chaque fois de véritables miracles en raison des difficultés qu’ils ont à se préparer convenablement sur place au pays. Les dirigeants du sport sont plus préoccupés par leurs carrières individuelles, les voyages et les rentes qu’ils tirent de l’argent du sport que de l’encadrement des sportifs qui le produisent.

La politique générale du sport au Cameroun est à penser et à mettre en place. Mais il s’agit d’une œuvre difficile dans un pays où la gouvernance est à repenser de fond en comble. Ce n’est donc pas demain la veille du jour où l’encadrement des sportifs au Cameroun les dissuadera de tenter l’aventure de l’émigration clandestine.

 

Africa Foot United :De quelle manière  à votre avis, le Cameroun ou l’Afrique en général, peut combattre ces fuites de talents ?

Charles Mongue-Mouyem :C’est un problème de gouvernance du pays. Le sport ne peut pas être un ilot de bonne gestion et de performance dans un océan d’incompétence, de médiocrité et de corruption. Pour éviter les fugues de nos sportifs, il faut que le pays se dote de dirigeants qui ont réellement le souci du bien-être des populations et qui travaillent dans ce sens. Il faut redonner aux jeunes des raisons de croire en leur pays, afin qu’ils ne grandissent plus en pensant que leur bonheur est impossible s’ils restent au Cameroun. Si la gouvernance du pays devient vertueuse, celle du sport aussi le sera, et le phénomène des fugues de nos sportifs pourra alors être endigué.