Raoul Savoy

Interview exclusive – Raoul Savoy (Sélectionneur RCA): « Vous n’avez pas besoin de motiver les joueurs pour jouer le Nigeria »

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Victorieuse du Nigéria jeudi dernier à Lagos (1-0), lors de la 3e journée des qualifications pour la Coupe du Monde Qatar 2022, la République Centrafricaine (RCA), s’apprête à disputer ce dimanche au stade de Japoma à Douala, la rencontre retour face au même adversaire, à l’occasion de la 4e  journée des éliminatoires du prochain mondial de football.

A quelques heures du coup d’envoi de cette partie, le sélectionneur des Fauves de la Centrafrique, Raoul Savoy, nous a accordé une interview exclusive dans laquelle il revient sur l’exploit réalisée par son équipe jeudi dernier et surtout sur les ambitions des Fauves dans cette campagne des éliminatoires de la coupe du monde Qatar 2022.

Est-ce que vous êtes déjà redescendu de votre nuage de bonheur, après cette victoire historique engrangée face au Nigeria, jeudi dernier à Lagos?

Oui, je suis retombé sur terre, dès le coup de sifflet final. Il y a eu une grosse émotion au moment du but. Évidemment, à la fin, j’ai félicité tous les joueurs. Mais après tout de suite, j’ai tourné la clé, j’ai changé de page. Parce que nous entraîneurs, malheureusement, c’est comme un orgasme, on n’a pas le temps d’en profiter, on doit passer à autre chose, tout de suite. Malheureusement, on a un match trois jours après, la planification des matches pour  la FIFA fait qu’on n’a pas le temps pour se retourner. On devait voyager le lendemain, il fallait préparer la suite, tout de suite. Ça a été très court la joie. Les joueurs en  ont profité un peu plus, une partie de la soirée  lors du dîner. Après le dîner, je leur ai demandé de remettre la tête dans le bon sens. Remettre surtout les pieds sur terre pour pouvoir se reconcentrer, se remobiliser pour le match de ce dimanche.

Est-ce que vous réalisez, qu’avec cette victoire obtenue au Nigeria, vous avez fait l’une des plus belles performances de l’histoire des Fauves de la République Centrafricaine ?

Sur le moment, on ne réalise pas. Sur le moment, c’est un match, on a un plan de jeu. Le match a une histoire, un déroulé, à la fin on sort avec les trois points. On marque dans les arrêts de jeu, c’est encore émotionnellement plus fort. Après dès qu’on s’asseoit un tout petit peu, on reçoit quelques messages, on a des informations qui viennent d’un peu partout, c’est là où on se rend compte que finalement que l’exploit est plus large que ce qu’on pensait, sur le moment.

Vous avez confié, lors de la conférence de presse d’après-match, que vous aurez signé pour un match nul, mais vous vous en sortez avec une victoire. Cette confession que vous avez faite à votre épouse était-elle due à une difficile préparation de ce match avec le déblocage tardif des fonds qui a retardé le voyage de votre équipe ?

Ah non, ça n’a rien à voir. Je ne parle pas de ça. Moi j’ai un déroulé à faire qui soit difficile ou facile, qu’il y ait des complications ou pas, l’objectif est d’arriver, au moment où l’arbitre siffle, que tout soit prêt, que le plan soit clair et que les joueurs soient prêts. Parce que finalement à la fin du match, les gens s’en fichent complètement si vous avez eu des problèmes ou pas. Ils ne voient que le résultat, ils ne voient que le rendu du spectacle et c’est tout. Finalement, on ne peut pas aller se plaindre sur cet aspect-là, ça ne sert à rien. Nous on a fait notre travail, on a mis un plan en place, il s’est bien déroulé, les joueurs ont bien appliqué. On a eu un peu de chance, puisqu’il faut toujours un peu de chance dans un match.

Le match nul, c’est parce que c’était surtout être conscient de l’ogre de la montagne que nous avions à gravir. Parce qu’on partait avec un projet ambitieux pour avoir un point, on prend ces trois points avec beaucoup de plaisir évidemment.

Comment est-ce que vous avez psychologiquement entretenu vos joueurs avant le match ?

Honnêtement, vous n’avez pas besoin de motiver les joueurs pour jouer le Nigeria. Il y a certains matches que les joueurs sont forcément excités à jouer. Nous, tout ce qu’on a à faire c’est parfois les calmer et surtout canaliser cette excitation. Canaliser cette envie pour qu’elle ne devienne pas nocive. Comme on dit, ne pas jouer le match avant le match, et surtout ne pas jouer pour soi. Il faut rester collectif, il faut rester dans un plan, dans une ambition. On a par exemple notre buteur (Karl Namnganda), il n’est pas sur le terrain en début de match, il peut très bien se démobiliser complètement parce que fâché de ne pas être dans le onze. Finalement, il rentre avec un esprit tout à fait positif parce qu’il veut aider ses camarades. Il faut rester mobiliser parce qu’on aura besoin de tout le monde à tout moment.

Comment vous  y êtes-vous pris sur le plan tactique ?

Sur le plan tactique, on a bien surveillé ces Super Eagles. Nos analystes vidéo ont fait le travail. On a mis un plan, une stratégie par rapport à tout ça. Les joueurs ont vu la vidéo, on en a parlé, on a travaillé à l’entraînement aussi pour mettre un système tactique. Mais après tout, le système tactique, c’est bien beau, l’animation aussi, mais si les joueurs ne sont pas à 200% d’accords avec vous et surtout s’ils ne sont pas prêts physiquement et mentalement, le plan il part à vau-l’eau. Là, l’avantage c’est que les joueurs ont suivi le plan, ils ont mis le cœur et l’envie pour qu’on aille jusqu’au bout. Au niveau tactique, je ne vais pas en parler parce qu’on a un deuxième match. On ne va pas inventer le football en trois jours, ça va être les mêmes caractéristiques, hormis un ou deux détails que je vais garder pour moi.

Avec cette victoire contre le Nigeria, les attentes sont désormais plus grandes, est ce que ça ne va pas mettre davantage la pression sur vos joueurs par rapport au deuxième match contre le Nigeria ?

C’est une interrogation, ça fait partie du process de progression puisque c’est une équipe jeune. On apprend sur le terrain, on apprend tout autour aussi. On apprend à gérer ses émotions, on apprend à se construire. C’est une interrogation que j’ai aussi de voir comment ces joueurs seront capables d’aligner deux grosses performances à très court terme. Moi je ne suis pas dans leur tête, ni dans leur cœur, nous on donne des conseils, des pistes, après c’est à eux de les prendre. Je ne crois pas qu’il y ait une pression parce que c’est un groupe jeune. La jeunesse a des défauts et des qualités. Elle a ce défaut parfois d’insouciance, dans cet ordre-là, je suis content qu’elle soit insouciante par contre j’aimerais qu’elle soit très consciente de l’engagement qu’ils doivent mettre ce dimanche pour réussir un deuxième exploit.

Est-ce que la victoire contre le Nigeria ne vous pousse pas à réaliser que vous pouvez chercher la première place afin de vous qualifier pour le prochain tour ?

Jamais! Ça n’a jamais été un objectif et ça ne va pas l’être. Honnêtement dans ce groupe, l’équipe qui doit se qualifier pour les barrages, c’est le Nigeria. Il faut être clair. Nous, ça n’a jamais été un objectif. Par contre, ce qui est clair pour nous c’est de prendre tous les matches comme une construction, un développement comme une progression. Pour nous, pour paraphraser un président français qui disait qu’il se levait tous les matins qu’il en rêvait en se rasant, moi je rêve tous les matins, je ne me rase plus. Mais je rêve quand-même tous les matins en pensant à la CAN 2023. J’ai envie qu’on y arrive. J’ai envie de qualifier l’équipe pour ce tournoi. On a commencé le projet, il y a bientôt deux mois maintenant, pour justement arriver à cet objectif. Ces matches-là, on les prend comme des matches de travail pour accumuler beaucoup d’expérience, beaucoup d’acquis. On a aussi quelques déceptions, parce que contre le Libéria, on domine, on doit marquer, on ne marque pas, on prend un but à la fin. Ça fait partie du process. Je l’ai dit aux joueurs à la fin du match contre le Libéria.

Vous jouez le Nigeria sans Geoffrey Kondogbia. Y a-t-il un problème Kondogbia ou alors c’est une absence qui peut être justifiée ?

Par principe, je ne parle pas des absences. Je parle toujours que des présents. Il y a des joueurs qui manquent forcément dans l’effectif. Pas que lui. Il y en a d’autres. Ils ont fait des choix, nous avons aussi des choix. On a ce groupe-là de 23 joueurs qui sont essentiellement composés de joueurs locaux. Il y a trois ou quatre joueurs européens qui sont plutôt des jeunes qui sont en devenir, pas des joueurs qui sont déjà performants dans les championnats majeurs. On a fait ce choix là, ça fait partie de la construction. Nous on ne peut pas se qualifier pour la CAN 2023 ou 2025, si on ne fait pas confiance à ces jeunes qui seront déjà en maturité, en ce moment-là. On ne pas seulement compter que sur une diaspora certes de qualité mais qui vieillit aussi. On doit rajeunir, on doit aussi s’occuper de ça. Il y a beaucoup de pays qui ont souffert lors du changement de génération. Donc nous, on doit y faire attention parce qu’on a moins de réservoirs.

On doit vraiment aider ceux qui sont capables, on doit les former pour que dans deux, trois ou quatre ans qu’ils soient prêts à affronter ces grands tournois et échéances.

Il y a peu de temps, vous êtes arrivé à la tête de cette équipe et les résultats commencent à tomber. Quelle est votre recette ?

J’avais quitté cette équipe en mars 2019, après un match nul contre la Guinée. On n’avait pas réussi à obtenir la qualification pour la CAN, une déception quand-même parce qu’on était tout proche. Et là, on était dans le top 20 africain. On s’était qualifiés directement pour la phase de groupes des éliminatoires de la Coupe du monde. Donc, on avait déjà amené l’équipe à un certain niveau où on respectait partout. Et on nous cherchait pour faire des matches amicaux. Ça c’est déjà la preuve qu’on est un adversaire sérieux. Puis après, il y a eu une période de doute, une période aussi où ça s’est moins bien passé. Mais là je suis revenu avec un projet tellement différent. On va repartir sur des nouvelles bases. Ce qu’il y a, c’est de mettre une philosophie et ne pas la lâcher. Le problème dans ce métier, c’est que vous avez une idée très claire, puis après un match, deux matches , deux, trois semaines, un mois, vous avez beaucoup de gens bienveillants ou malveillants qui viennent vous dire pleines de choses. Vous pouvez rapidement mais très vite sortir de la route, partir sur autre chose, revenir finalement à votre projet qui était plus cohérent. Votre parole ne portera plus parce qu’elle est changeante. A un moment donné, il faut fermer les oreilles, il faut se concentrer sur son projet et avancer. Vaut mieux mourir avec ses idées qu’avec celles des autres.

Est-ce que vous ne pensez pas que votre projet avec les Fauves peut être sapé par les problèmes financiers que rencontre le gouvernement centrafricain ?

Je sais une chose, que ce soit la fédération ou le gouvernement, on va toujours faire les efforts pour au moins nous donner le minimum pour qu’on puisse travailler. Après, si on peut avoir plus, tant mieux. On est conscients, nous Centrafricains, que nous ne sommes pas l’Algérie, ni le Cameroun, ni le Nigeria ou l’Afrique du Sud qui ont des moyens énormes, des sponsors avec un gros appui derrière. Certaines fédérations n’ont pas besoin de leur gouvernement pour avancer et développer leurs projets. On est conscients qu’on n’est pas ce genre de fédération là.

On doit, par nos résultats, nos performances, amener les gens à croire en nous. Et amener les gens à nous soutenir, que ce soit financièrement ou humainement. Nous on a besoin d’un soutien politique et on doit faire l’inverse. C’est nos résultats, mêmes acquis avec des complications, qui feront qu’on nous fasse confiance pour que des fonds soient débloqués. Mais la Centrafrique est un pays qui est en reconstruction, qui souffre, il y a aussi beaucoup de soucis, on ne peut pas non plus faire fi de tout ça. La Centrafrique a aussi d’autres priorités. Le sport en est un, mais il y a aussi d’autres choses qui font qu’on doit accepter parfois qu’on soit un peu serrés.

Votre match de ce dimanche se jouera à huis-clos. Il y a une forte colonie Centrafricaine pourtant ici à Douala qui aurait certainement pu venir vous soutenir. Est-ce que vous n’avez pas de regrets par rapport à ce huis-clos ?

Oui, ça ce n’est pas très fair-play de la part des décideurs Camerounais, parce qu’on ne peut pas mettre 10 000 personnes dans Japoma pour le Cameroun le vendredi, puis nous mettre le huis-clos dimanche. Ce n’est pas très cohérent. Ça veut dire qu’on pouvait nous donner une jauge, peut-être pas de 10000, peut-être de 5 ou 7000 et accepter que cette diaspora Centrafricaine puisse venir voir le match et même des Camerounais qui veulent voir un spectacle. Ce n’est pas très sympa. Il y a beaucoup de pays autour de nous où on accepte des supporters. A Lagos, le stade était à moitié plein. Pourquoi ici, on ne peut pas le faire. C’est à nous de jouer avec. Il est clair que si ce match avait été joué à Bangui aux 20 000 places pleines à craquer, avec l’ambiance que savent mettre les Centrafricains, avec ce résultat en amont qui aurait chauffé tout le monde, le match aurait été sensiblement différent surtout pour les Nigérians. Mais bon, on va faire avec. On jouera à huis-clos. Mais vraiment, je n’ai pas d’explication sur le fait que vendredi, il y avait 10 000 spectateurs et que dimanche, c’est le huis-clos.